Observabilité 2.0 : un changement de paradigme encore peu discuté côté français

L'observabilité 2.0 remplace les trois piliers par une source unique d'événements complets. Enjeu FinOps majeur, encore ignoré en France.

OBSERVABILITÉ
Par
Christophe Rochefolle
le
22/7/2026
Observabilité 2, il est temps de s'y intéresser

Début juillet 2026, deux articles ont fait le tour de la tech anglophone en quelques jours. Mat Duggan, praticien de l'observabilité depuis dix ans, y racontait comment ClickHouse changeait sa façon de gérer les logs à grande échelle (matduggan.com). Charity Majors, cofondatrice de Honeycomb, a immédiatement repris le sujet pour rappeler quelque chose qu'elle répète depuis dix ans : ce n'est pas ClickHouse qui gagne, c'est un changement de modèle entier — ce qu'elle appelle l'observabilité 2.0 (charity.wtf).

Côté français, j'ai eu beau chercher, je n'ai pas trouvé grand-chose qui reprenne frontalement ce cadre 1.0/2.0 — ni dans les conférences type Devoxx, ni dans la presse tech francophone. Si un article ou un talk m'a échappé, je serais ravi qu'on me le signale, le sujet mérite d'être suivi de près. Mais à défaut, c'est un signal en soi : voilà un sujet qui devrait intéresser directement toute DSI qui gère plusieurs téraoctets de logs par jour et qui commence à se poser des questions sur sa facture Datadog, Elastic ou sa stack Grafana, et qui semble encore assez peu discuté par ici.

Le problème que tout le monde connaît

Chaque DSI a vécu ça : au début, quatre services, un grep bien senti, et tout va bien. Puis quarante services. Puis quatre cents. Le support client veut retrouver le panier abandonné d'un utilisateur mardi dernier, la data team construit un dashboard critique sur une ligne de log qu'un développeur backend est en train de refactorer sans le dire à personne, et l'astreinte de 3h du matin ne veut surtout pas apprendre un nouveau langage de requête.

C'est le constat de départ de Mat Duggan, et c'est un constat qu'on partage largement côté production applicative : la volumétrie explose, la forme des données est incohérente, et les besoins des différents publics (dev, business, support, exécutif) sont en tension permanente.

Le modèle classique répond à ça avec les trois piliers : métriques, logs, traces. Trois systèmes, trois formats, trois copies partielles de la même information, qu'il faut recorréler à la main pendant l'incident.

Ce que change vraiment l'observabilité 2.0

Le terme a été posé par Charity Majors en 2024, dans un article fondateur, "Is It Time To Version Observability?". Sa thèse est simple et volontairement non-marketing :

  • Observabilité 1.0 : plusieurs sources de vérité (une base pour les métriques, une pour les logs, une pour les traces), chacune ayant déjà jeté de l'information à l'écriture — les métriques pré-agrègent et perdent la cardinalité, les traces échantillonnent, les logs perdent le schéma.
  • Observabilité 2.0 : une seule source de vérité — des événements structurés larges ("wide events"), à partir desquels on dérive tout le reste (métriques, traces, logs) au moment de la requête, pas à l'écriture.

Concrètement, un "wide event" est un enregistrement unique par unité de travail (une requête HTTP, par exemple), portant tout le contexte disponible : ID de requête, tier client, région, version de build, état des feature flags, latences en aval, code retour. Toutes les dimensions restent disponibles après coup — on peut interroger une dimension à laquelle on n'avait même pas pensé au moment de l'incident (Greptime).

C'est un changement de logique complet : au lieu de décider à l'avance ce qu'on voudra savoir (et de jeter le reste), on garde tout et on décide à la lecture. Le monitoring répond à des questions prévues ; l'observabilité permet d'en poser de nouvelles sans redéploiement — c'est exactement le point que je développais lors de l'Alenia Production Tour sur le chaos engineering (Alenia).

Pourquoi c'est un sujet FinOps avant d'être un sujet technique

C'est là que l'angle ClickHouse de Mat Duggan devient intéressant très concrètement. Son article détaille le coût et la complexité opérationnelle de quatre stacks (Elasticsearch, la stack Grafana LGTM, Datadog, ClickHouse) à trois paliers de volume :

Contenu de l’article
(matduggan.com)

Le point clé n'est pas seulement l'écart de prix. C'est que les architectures classiques changent de nature en grossissant : trois clusters Elasticsearch fédérés, 180+ pods pour la stack Grafana, une équipe entière de "pipeline engineers" chez Datadog dont le seul métier est de réduire la facture en sacrifiant de la donnée (échantillonnage agressif, filtres d'exclusion, cardinality caps). ClickHouse, à l'inverse, reste le même système avec plus de shards.

Charity Majors va plus loin sur le fond business : le modèle Datadog facture la même donnée plusieurs fois, sous plusieurs formats, avec des liens entre jeux de données facturés séparément. C'est un modèle qui a grandi sur une architecture vieille de trente ans, verrouillée — pas un choix délibéré de rester chère, mais une contrainte structurelle (charity.wtf).

Un narratif qui n'a pas encore vraiment traversé la Manche

En creusant la question, un constat se dessine, à prendre avec les pincettes d'usage : les conférences françaises que j'ai pu consulter (Devoxx France 2022 à 2026 comprises) continuent de présenter l'observabilité via le triptyque classique métriques/logs/traces et OpenTelemetry, sans reprendre explicitement le cadre 1.0/2.0. Les rares signaux que j'ai trouvés sont soit antérieurs au terme lui-même (un article OCTO Technology de 2022 qui parle déjà d'"arbitrary wide structured events" sans les nommer ainsi, avant même que Majors ne pose le mot "2.0"), soit purement commerciaux (un webinar ClickHouse en français sur ClickStack).

Ce n'est probablement pas un problème de compétence technique — la France a une expertise SRE et plateforme solide, notamment dans la banque et l'assurance, qui a manifestement déjà creusé les briques (stockage colonnaire, wide events) sans forcément les étiqueter "2.0". C'est peut-être davantage un problème de narratif : le sujet arrive souvent aux équipes françaises filtré par les vendeurs eux-mêmes ("Datadog, mais moins cher"), sans que la question architecturale de fond soit posée frontalement. C'est exactement le piège que dénonce Charity Majors : les fournisseurs post-2019 sont presque tous construits sur du stockage colonnaire, mais ils vendent ça comme une baisse de prix, rarement comme un changement de catégorie d'outil.

Ce qu'une DSI peut faire dès maintenant

Pas besoin d'attendre une refonte complète pour se poser les bonnes questions :

  1. Mesurer où vous en êtes réellement. Combien de To/jour ingérez-vous aujourd'hui, et où est votre point de bascule ? Le seuil de douleur, d'après le retour d'expérience de Duggan, se situe généralement entre 5 et 10 To/jour — en dessous, la stack en place suffit largement.
  2. Faire l'audit du coût réel de votre stack actuelle, pas seulement la ligne de facturation du fournisseur : combien d'ETP passent leur temps à réduire la facture plutôt qu'à exploiter la donnée ?
  3. Distinguer les deux vraies questions : celle du coût (stockage colonnaire vs pillars) et celle du modèle de donnée (source unique vs silos). Elles sont liées mais pas identiques — on peut migrer l'une sans l'autre, mais l'intérêt maximal vient de faire les deux.
  4. Tester à petite échelle sur un périmètre non critique avant d'envisager une migration de logs de production. L'auto-hébergement ClickHouse a un coût d'entrée réel en conception de schéma qu'il faut anticiper.

Le sujet observabilité 2.0 est encore jeune, y compris dans son vocabulaire — Charity Majors elle-même a exprimé des réserves sur l'étiquette "2.0". Mais la question de fond, elle, ne va pas disparaître : à mesure que les volumes de télémétrie explosent avec la multiplication des services et maintenant des agents IA, le modèle à trois piliers va coûter de plus en plus cher à opérer, financièrement et humainement. Les équipes françaises ont tout intérêt à se saisir du sujet avant que le choix ne soit fait pour elles par la prochaine renégociation de contrat.

Si ce sujet vous intéresse et que vous souhaitez prolonger la discussion, n’hésitez pas à me contacter !

Sources : Mat Duggan, "Clickhouse is winning the Observability Wars" ; Charity Majors, "Have you heard? Clickhouse is winning the observability wars!" ; Charity Majors, "It's Time to Version Observability"

Observabilité 2, il est temps de s'y intéresser

Christophe Rochefolle

Consultant senior

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