L'IA c'est l'apéro, les robots la vraie révolution. Xavier Lombard, CEO de Leexi, raconte le bootstrap d’une boîte IA familiale.
Cet article est tiré de l'épisode du podcast Prod'Way avec Xavier Lombard, cofondateur de Leexi. A écouter sur Deezer, Apple Podcast, Spotify ou Acast.
Xavier Lombard se définit lui-même comme le "grand papa" de Leexi. En réalité, c'est la boîte qui est venue le chercher : ses deux fils, tout juste sortis d'école, sont venus un soir dans le salon avec une proposition simple — on recrée une boîte, ensemble, tous les quatre. C'était début 2022. Depuis, le note-taker IA belge a rattrapé des acteurs américains trois fois plus gros, refusé quarante fonds d'investissement, et développé une culture d'entreprise autour d'un concept indien que personne ne connaît en Europe. Aimery l'a reçu au micro de ProdWay pour comprendre comment tout ça tient ensemble.
Aimery Duriez-Mse — Leexi, c'est une aventure familiale assez rare. C'est souvent le papa qui embarque ses enfants dans l'aventure. Là, c'est l'inverse ?
Xavier Lombard — Complètement. J'étais en train de vendre ma deuxième boîte — du courtage digital d'assurance — et je me disais : super, un an de break. Zéro break. Les enfants débarquent et disent : papa, maman, on recrée une boîte ensemble. Et eux sont les moteurs. C'est eux qui ont poussé.
On a cherché une idée en listant une centaine de SaaS. On s'est demandé pour chacun : comment l'amener un cran plus loin ? Avec trois critères : revenu récurrent, quelque chose qui a du sens, et quelque chose qui va exploser. On tombe sur les note-takers — Gong faisait de la réécoute de calls, la transcription en français était minable — et on se dit : le résumé intelligent, la to-do list, tout ce qui tourne autour, c'est ce qu'on veut faire. Baptiste, notre CTO, dit trois ans. C'était possible en un an.
ADM — Vous démarrez en 2022, en Belgique, sans fonds. La vallée de la mort, elle ressemble à quoi ?
XL — Elle ressemble à la Belgique. Le premier handicap, c'est culturel. En France, tu proposes un bêta-test gratuit, tu as cent volontaires. En Belgique, moi qui ai un énorme réseau : zéro. Pas un, pas deux, zéro. Nos premiers testeurs sont français.
Ensuite, tu as un produit meilleur que les autres — on sort les premiers résumés IA trois semaines après le lancement, six à neuf mois avant les concurrents — mais tu perds quand même. Parce que tu es quatre dans une boîte, tous de la même famille, et que personne ne te fait confiance. D'ailleurs on cachait qu'on était une famille. Quatre personnes, même nom : le prospect se dit qu'on disparaît demain.
On ne s'est pas payé pendant deux ans. Nos deux fils avaient leurs femmes qui bossaient. Les repas avec les potes, c'est : "toi tu te payes pas depuis deux ans, comment tu fais les courses ?" Et puis six mois plus tard, les mêmes : "c'était sûr, l'IA, ça ne pouvait pas rater." Ça semble toujours facile une fois le chemin parcouru.
ADM — Quarante fonds vous contactent l'an dernier. Vous dites non à tous. C'est pas tentant ?
XL — On avait décidé trois ans plus tôt qu'on dirait non. Mais quand un fonds te propose de racheter 30% des parts, que les montants augmentent tous les mois... tu repasses un temps infini à re-réfléchir. Mais chaque fois, la réponse est la même. On veut garder notre liberté. On veut construire la boîte qu'on a envie de construire, pas celle qu'un board veut qu'on construise.
ADM — On parle beaucoup de souveraineté dans le podcast. Toi, tu la définis comment ?
XL — La souveraineté, c'est d'abord un sujet de risque, pas de posture. La question concrète, c'est : de quoi tu te protèges ? L'accès à tes données ? La rupture d'activité ? L'effet médiatique ?
On a hard-codé dès le jour un l'invisibilité des données clients. Personne chez Leexi ne peut y accéder. Ni moi, ni mes fils, ni personne. C'est techniquement irréversible. La norme RGPD te dit : "gère tes privilèges d'accès". Moi je dis : c'est déjà trop. Si tu peux y accéder, même sous conditions, ça ne va pas.
Ça nous ouvre des portes colossales. On travaille avec des aéroports, des ministères, des banques d'affaires, de la gestion de fortune. Ces gens ne nous auraient jamais parlé sans ça.
ADM — Et là, les GAFA passent à l'offensive contre vous.
XL — Google et Microsoft ont lancé ça simultanément il y a deux semaines. Google met un message d'avertissement flippant avant de te laisser entrer dans le call. Microsoft prépare pire pour juin. Le constat est simple : leur propre produit est bas de gamme. Transcription, résumé standard, to-do list. C'est fini. Eux font un résumé identique que tu vendes de l'assurance auto ou que tu mènes un entretien RH. Nous on adapte automatiquement.
Et la réponse du marché américain est terrifiante : enregistrer l'écran à l'insu de tout le monde. Aux US, c'est possible en dehors du Texas et de la Californie. En Allemagne, tu risques la prison. Nous, on reste transparents. EU AI Act, RGPD, ISO 27001 — et on en fait un avantage compétitif.
ADM — Comment est-ce que vous arrivez à aller aussi vite avec aussi peu de codeurs ?
XL — Deux mots : dette technique. C'est le sujet le plus sous-coté du SaaS. Pour une heure de code utile, combien d'heures de refacto, de specs, de tests ? Nous, on est à 50%. Les concurrents américains de notre taille sont à 90%. Les banques et assurances, à 98%.
À 90%, une heure de code utile te coûte neuf heures de support. À 98%, dix-neuf heures. La courbe est presque exponentielle. C'est pour ça qu'avec une dizaine de codeurs, on rattrape des équipes de trente. Le vibe coding ne change rien au problème, d'ailleurs : tout le monde code plus vite, mais la dette technique ne bouge pas.
Et puis nos codeurs sont exceptionnels. Normalement, l'IT dégrade les idées qu'on lui transmet. Chez nous, ils les améliorent. Ils prennent des initiatives, ils anticipent, ils livrent mieux que ce qu'on a demandé. C'est rare, et je pense que ça vient d'une équipe très soudée — ils vont tous grimper ensemble deux fois par semaine — et d'une vraie compréhension de ce qu'on construit.
ADM — Pas de VP produit, pas de board. C'est risqué, non ?
XL — Pas de board, non. Mais douze coachs. Chaque manager a son coach externe. Ça nous donne plus de regards extérieurs qu'un board classique.
Et le produit, c'est nous trois, les fondateurs. On passe une heure par semaine sur la stratégie produit. On se nourrit en permanence des retours clients — il y a un rituel du lundi où toute la boîte entend les demandes de la semaine en quatre minutes — et ensuite, notre job, c'est de faire la synthèse et la stratégie.
Il y a quatre ans, on nous aurait dit que c'était une aberration. Aujourd'hui, c'est en train de devenir un standard dans les startups produit les plus performantes.
ADM — Dernière question : la suite, ça ressemble à quoi ?
XL — L'IA, c'est l'apéro. La vraie révolution, ce sont les robots. Pas dans les usines — chez toi, à la maison. Un robot qui s'occupe de tes gamins mieux que toi, qui leur apprend des langues, qui cuisine. Tu n'as pas envie de ça. Mais si tu ne le fais pas, tu prends un retard de dingue.
Ce qui me rassure, c'est que l'humanité a toujours fini par maîtriser ses ruptures. L'électricité, la bombe atomique, internet — tout a commencé par des usages dystopiques. Moi-même, il y a deux ans, mon premier gros client me disait : "je te prends pour virer deux personnes." Traumatisant. Aujourd'hui, ce que j'entends, c'est : "je te prends pour mieux travailler et créer plus d'emplois." Le même outil, deux intentions différentes. La bascule est en cours.
Et s'il faut retenir une seule chose : ce n'est pas l'IA qui va vous remplacer. C'est quelqu'un qui utilise l'IA mieux que vous.