L'épisode spécial été de ProdWay en version liste de lecture : six livres commentés sur le temps, la culture, le feedback et l'intime.
Cet article est tiré de l'épisode du podcast Prod'Way avec Khouloud Mnasser, directrice d'Alenia UK et Skander Oueslati, directeur d'Alenia Iberia. A écouter sur Deezer, Apple Podcast, Spotify ou Acast.
Chaque année, ProdWay met les architectures de prod en pause le temps d'un épisode. C’est notre épisode spécial été et le principe n'a pas changé : parler des livres qu'on a envie de glisser dans la valise.
Cette fois, Aimery Duriez-Mise a réuni Khouloud Mnasser (Alenia UK) et Skander Oueslati (Alenia Iberia). Une consigne simple : un livre pro et un livre perso chacun (on n’a pas pu s’empêcher d’en citer beaucoup plus, mais pour les découvrir il faudra écouter l’épisode).
Le choix pro de Khouloud.
En une phrase : Un livre sur l'argent qui ne parle presque jamais d'argent.
Le titre est trompeur, et c'est ce qui plaît à Khouloud. On s'attend à de la finance, on tombe sur un livre de comportements : notre rapport au temps, au risque, à l'incertitude.
L'idée qui frappe est d'une simplicité désarmante. Deux personnes avec les mêmes ressources et les mêmes opportunités peuvent obtenir des résultats radicalement différents. Ce qui les sépare ? Leur capacité à rester patientes et cohérentes dans la durée. Pas leur QI, pas leurs compétences techniques.
Khouloud relie ça directement au développement d'Alenia au UK. On peut avoir une stratégie solide, travailler énormément, prendre les bonnes décisions… et ne rien voir venir pendant des mois. Rien ne marche en une semaine. Ni en trois mois. Il faut tenir.
Ce qu'on en garde : la richesse, ce n'est pas le chiffre. C'est la liberté de choisir ses projets, de travailler avec des gens qui nous inspirent, et de construire quelque chose qui a du sens.
Pour qui : toute personne qui a l'impression de ramer sans résultat visible. Spoiler : c'est normal.
Le choix pro de Skander.
En une phrase : Pourquoi des équipes brillantes échouent à collaborer alors qu'elles parlent toutes anglais.
C'est probablement le livre le plus directement applicable de l'épisode. Erin Meyer a observé des centaines d'équipes internationales et constaté toujours les mêmes frictions : les Français trouvent les Américains superficiels, les Américains trouvent les Français agressifs, les Allemands trouvent les Brésiliens désorganisés.
Sa conclusion : le problème n'est jamais la compétence. Ce sont les codes culturels invisibles. « Nous croyons partager le même langage alors que nous partageons seulement les mêmes mots. »
Le livre cartographie ces écarts autour de huit dimensions : communication, feedback, persuasion, hiérarchie, prise de décision, confiance, gestion du désaccord, rapport au temps.
L'anecdote qui reste : un manager français dit « cette slide n'est pas claire, il faut tout refaire ». Pour lui, critiquer, c'est montrer de l'intérêt. L'Américain, lui, entend une attaque personnelle. À l'inverse, le « great job, I really like the structure… maybe we could improve a few things » laisse le Français persuadé d'avoir cartonné, alors qu'on vient de lui demander poliment de tout recommencer.
Ce qu'on en garde : écoutez toujours la fin de la phrase. Ce qui compte, c'est ce qui vient après le « mais ».
Pour qui : quiconque manage à distance, à l'international, ou simplement dans une équipe multiculturelle. C'est-à-dire à peu près tout le monde aujourd'hui.
Le choix pro d’Aimery.
En une phrase : La culture Netflix racontée de l'intérieur, avec ses fulgurances et ses vrais ratés.
Aimery l'a ouvert en se disant qu'il n'apprendrait rien — la culture Netflix a été racontée mille fois sur LinkedIn. Il s'est trompé. Le livre est confrontant, très pratico-pratique, et on n'est pas obligé d'être d'accord avec tout pour en tirer beaucoup.
Ce qu'il en retient surtout : la culture du feedback en quatre étapes. Côté émetteur, vérifier que son intention est bonne, puis proposer une piste concrète plutôt qu'un grand principe. Côté receveur, avoir le droit de refuser le feedback — « le feedback est un cadeau, mais un cadeau ne s'impose pas » — et, si on l'accepte, s'engager sur une première action.
Le reste est plus radical : n'employer que des top players, encourager ses équipes à passer des entretiens chez la concurrence, remercier ceux qui baissent de niveau avec un chèque de trois mois de salaire. Vu de France, ça pique.
Mais le vrai intérêt du livre, c'est la co-écriture avec Erin Meyer. Elle décline chaque principe à l'international et n'hésite pas à dire ce qui a floppé : les congés illimités que personne n'osait prendre, le feedback radical impossible à appliquer au Japon.
Ce qu'on en garde : ce qui marche à San Francisco ne se transpose pas partout. Et un livre de management qui assume ses échecs vaut dix qui n'en assument aucun.
Pour qui : dirigeants et managers qui veulent muscler leur culture du feedback sans copier-coller un modèle.
Le choix perso de Khouloud
En une phrase : Une thérapeute raconte ses patients… et sa propre thérapie.
Skander y ajoute une thèse jubilatoire : Dumas serait l'inventeur de Netflix. En 1844, sans télé ni cinéma, Monte-Cristo paraît par épisodes dans le Journal des débats, chaque chapitre s'achevant sur un cliffhanger. Les cafés s'arrachaient le journal, on lisait à voix haute, les familles attendaient la suite. Ne jamais tout donner d'un coup, toujours laisser une envie de revenir.
C'est le moment où l'épisode change de température. Lori Gottlieb écrit depuis les deux fauteuils : celui de la thérapeute et celui de la patiente, après une période difficile de sa vie.
Ce qui a touché Khouloud : nous passons un temps considérable à gérer notre carrière, nos objectifs, nos responsabilités — et très peu à comprendre ce qui se passe réellement en nous. Nous avons l'impression que les autres gèrent mieux leur vie. Le livre montre l'inverse : derrière chaque parcours, quelle que soit la réussite affichée, il y a des doutes et des blessures.
Et surtout cette asymétrie qu'on connaît tous : nous acceptons les erreurs et les fragilités des autres bien plus facilement que les nôtres.
Aimery a rebondi sans détour, en assumant cinq psychothérapies et une conviction : « on devrait avoir un psy comme on a un médecin généraliste — en prévention ».
Ce qu'on en garde : le changement ne commence pas quand les circonstances s'améliorent. Il commence quand on accepte de regarder ses émotions, et d'en parler.
Pour qui : les gens qui ont l'habitude d'être forts. C'est-à-dire précisément ceux qui ne liront pas ce livre spontanément.
Le choix perso de Skander.
En une phrase : Un monument de 1844 qui n'a pas pris une ride — et qui ne parle pas de vengeance.
Skander l'a présenté en devinette, façon question pour un champion. C'était l'un des beaux moments de l'épisode.
Ce qui l'émeut, ce n'est pas la vengeance d'Edmond Dantès. C'est la rencontre avec l'abbé Faria, dans la prison du château d'If. Le vieil homme ne rend pas la liberté à Dantès — il lui rend une raison de vivre. Pendant des années, il devient son professeur : langues, mathématiques, histoire, philosophie, stratégie. Le faible devient fort par la culture.
« On peut vous enlever votre liberté, mais personne ne peut vous empêcher d'apprendre. » Skander avoue avoir la chair de poule à chaque fois qu'il raconte ce passage.
Ce qu'on en garde : le vrai message du livre tient en deux mots — attendre et espérer.
Pour qui : ceux qui repoussent les classiques depuis vingt ans. C'est un pavé qui se lit d'une traite.
Le choix perso d’Aimery.
En une phrase : La sortie de la Grande Guerre racontée par ceux qui l'ont subie.
Le livre a pris la poussière six ans sur la table de nuit d'Aimery. Puis il est tombé dedans.
C'est l'histoire de deux « gueules cassées » qui, faute de pouvoir se réinsérer dans une société qui les a broyés, montent une arnaque magnifique autour des monuments aux morts. L'écriture est d'une finesse rare, et le livre ouvre une fresque entière — la trilogie Les Enfants du désastre, puis quatre romans supplémentaires qui courent jusqu'en 1963.
Ce qu'Aimery aime dans ces sagas, c'est le déplacement du regard. On nous raconte l'Histoire par ceux qui décident : présidents, généraux, traités. Ici, on la vit par l'épicier, la mère, le journaliste, l'enfant. Différentes générations, différents milieux, ascensions et chutes sociales entremêlées.
Ce qu'on en garde : une bonne saga historique ne raconte pas des événements. Elle raconte comment on continue à vivre après.
Pour qui : les amateurs de Ken Follett — c'en est la version française, et elle tient la comparaison.
Six livres au programme… une vingtaine sur la table à la fin. Impossible de tous les développer ici : Kiyosaki, Chris Voss, Bill Perkins, Peter Thiel, Kim Scott, Jocko Willink, Paulo Coelho, Elif Shafak, Yuval Noah Harari, Ken Follett, Markus Zusak, Joseph Joffo… sans oublier Debout dans la lumière, le livre que Rouloud a écrit en hommage à son père.
On vous laisse les découvrir en écoutant l'épisode. 😉
En relisant ces six titres, une chose saute aux yeux : aucun ne parle vraiment de son sujet.
Housel ne parle pas d'argent, il parle de patience. Meyer ne parle pas de culture, elle parle d'écoute. Hastings ne parle pas de Netflix, il parle d'exigence et de ses limites. Gottlieb ne parle pas de thérapie, elle parle d'honnêteté envers soi. Dumas ne parle pas de vengeance, il parle d'apprentissage. Lemaitre ne parle pas de guerre, il parle de reconstruction.
On croit choisir des livres. En réalité, on raconte qui on est.
Bonnes lectures et bel été.